Pendant longtemps, la morille a appartenu exclusivement au monde de la cueillette sauvage. Au printemps, les amateurs arpentaient les bois, les sols sablonneux, les lisières et les secteurs récemment brûlés dans l’espoir de trouver ce champignon aussi recherché qu’énigmatique. Aujourd’hui, après la Chine et la France, la culture de la morille commence à prendre racine au Québec.
La domestication demeure toutefois loin d’être une science exacte. «Ce n’est pas comme faire pousser tomates», résume Frédéric Tremblay, un amateur de champignons de Laterrière qui expérimente avec sa conjointe, Marie Fortin. Au printemps dernier, le couple a récolté 275 morilles dans une parcelle de seulement deux mètres carrés, pour un total de 1,6 kilogramme.
Frédéric Tremblay et Marie Fortin récoltent des champignons sauvages depuis près de 20 ans et expérimentent leur culture depuis une dizaine d’années. Après des essais avec des pleurotes et différentes espèces, dont le strophaire rouge vin, ils ont appris à manipuler et à multiplier du mycélium. La morille représentait toutefois un défi beaucoup plus complexe.
Un champignon mystérieux
La morille, reconnaissable à son chapeau alvéolé, pousse naturellement dans certains milieux forestiers, notamment près de feuillus comme les peupliers faux-trembles. Elle peut aussi apparaître dans des sols perturbés ou brûlés.
Les morilles de feu sont particulièrement connues dans l’Ouest canadien, mais aussi dans certaines régions d’Europe, de Turquie, de Chine et de l’Himalaya. Après un incendie, les cendres, les racines et les micro-organismes du sol peuvent créer des conditions favorables à leur apparition.
«Les morilles sont un peu mystérieuses parce qu’on ne comprend pas encore parfaitement toute leur écologie», explique Vincent Leblanc, fondateur de l’entreprise québécoise Violon et Champignon.
Certaines espèces de morilles semblent symbiotiques, puisqu’elles forment une association avec les racines des arbres, alors que d’autres sont plutôt saprophytes, c’est-à-dire qu’elles décomposent le bois mort et la matière végétale en décomposition. Cette différence explique pourquoi le passage de la forêt au jardin n’a rien d’automatique.
«Pour l’agriculture, il faut trouver des génétiques plus productives et plus faciles à cultiver», souligne Vincent Leblanc. La morille noire est jusqu’ici celle qui a surtout été domestiquée.
Les premiers essais nord-américains remontent aux années 1980, mais ils n’ont pas porté leurs fruits. Au début des années 1990, des scientifiques chinois ont réussi à cultiver des morilles. Il a toutefois fallu attendre les années 2010 pour voir émerger une culture plus commerciale.
L’intérêt s’est ensuite répandu ailleurs sur la planète, notamment en France et, plus récemment, au Québec. Depuis 2023, des entreprises se mettent à la culture, notamment à Saint-Jean-Port-Joli, ou deux biologistes ont lancé l’entreprise Morilles Port-Joli. Violon et Champignon a également commencé ses cultures en 2023 afin d’offrir du mycélium au grand public.
Préparer le terrain
Pour leur première tentative, Frédéric Tremblay et Marie Fortin ont commandé du mycélium à l’automne 2025. Ils l’ont implanté dans une parcelle d’un mètre sur deux.
La préparation du sol a représenté l’étape la plus longue. Le couple a retiré les racines et ameubli un terrain compact. Plutôt que d’enrichir fortement la terre, il a cherché à créer un milieu relativement pauvre, propice à l’implantation du mycélium.
Les deux jardiniers ont utilisé de la tourbe, de la perlite, de la cendre et de la chaux afin d’ajuster la structure et l’acidité du sol.
Les morilles cultivées apprécient les sols alcalins. Vincent Leblanc recommande un pH de 7 à 8, parfois davantage. «Il faut travailler le sol pour qu’il soit meuble, puis le chauler. La saturation en eau au bon moment est aussi très importante», précise-t-il.
L’implantation se fait à l’automne, lorsque les températures passent sous les 20 °C. Une fois le mycélium disposé, un géotextile peut protéger la parcelle jusqu’au printemps.
Au printemps, lorsque le sol atteint environ 7 à 15 °C, à 10 centimètres de profondeur, une bonne irrigation peut déclencher la fructification. Cette action stimulerait notamment la présence de bactéries favorables à la croissance des morilles.
Une récolte prometteuse
Chez Frédéric Tremblay et Marie Fortin, le mycélium a montré des signes de croissance une ou deux semaines après l’implantation. Au printemps, les morilles ont émergé après une importante irrigation, mais plus tard que celles que l’on retrouve en forêt.
La récolte s’est étalée du 10 au 18 juin, en sept cueillettes. Le couple a amassé 1,6 kilogramme de morilles, soit environ 810 grammes au mètre carré.
«Pour deux mètres carrés, c’est vraiment un très bon résultat», affirme Vincent Leblanc, qui offre des formations sur la culture de la morille. Un rendement d’environ 300 grammes au mètre carré est généralement considéré comme économiquement intéressant, tandis que certaines parcelles peuvent atteindre un kilogramme ou davantage.
Le succès demeure néanmoins très variable. Certains clients de Violon et Champignon récoltent abondamment, alors que d’autres doivent revoir leur méthode, leur sol ou leur irrigation.
«La récolte n’est pas garantie, prévient Frédéric Tremblay. Il faut se documenter et être curieux.»
La morille se prête mal à une monoculture répétée au même endroit. Le mycélium doit être déplacé vers une autre parcelle, ou le sol doit être retravaillé afin de permettre une nouvelle récolte au même site.
Pour les débutants, Vincent Leblanc conseille de commencer avec une petite plate-bande. «C’est plus facile à gérer. On apprend mieux et on évite les gros échecs.»
Avis aux amateurs: il est encore temps de commander du mycélium en vue d’une implantation cet automne, mais les commandes doivent être passées au cours des prochains jours.


















